Danse

     Corps de séparation

       Une sourde cohérence reliait les quatre premières pièces de l’édition 09 des Sujets à Vif du festival d’Avignon ; où toujours les corps instruisent une séparation

         Et une variation de Juliette pour conclure. Lorsque, tout à la fin de Narcisses-O, Kate Strong interprète enfin une pure section de danse classique, il est impossible de ne pas y voir ce qu’on savait déjà, mais qu’on oublie de regarder le plus souvent. Impossible de ne pas voir la force d’hystérie qui travaille cette danse académique, pourtant réputée au comble de la maîtrise et de la noblesse.

         Or tout ce qui précède nous aura décillé. Interprété par Kate Strong, composé au côté de Coraline Lamaison, cet autoportrait choréo-biographique est fortement théâtralisé. Kate Strong fut, de longues années, une interprète emblématique de William Forsythe ; pour ne citer que lui. Narcisses-O recourt abondamment à la parole, au récit à la première personne, pour décaper au vitriol ces années de gloire et leur revers d’esclavage. Exagérations, mimiques, traits d’humour féroce : Kate Strong frise la satire, et par là fait mouche, évidemment. Reste qu’en-dessous de sa tronche pas possible, son corps tout entier crie des écartèlements d’épouvante, des sourires à luxer la mâchoire, des avancées au sol traînées sur le cul, des distorsions de membres et autres déchirures de coordinations.

         Il y a là un sommet de torture et d’extravagance, qui contraste avec le silence obstiné du public lorsque la danseuse lui offre toute liberté de pouvoir enfin lui poser des questions, à elle, une interprète. Mais rien. Sinistrement rien. Un sommet de torture et d’extravagance, qui contraste avec les allers et venues résignés d’un malheureux Julien, serviteur soumis à tous les caprices de la star. Une relation de rien. Il y a là un sommet de torture et d’extravagance qui met à nu l’hystérie au travail dans cet art de la danse qui, beaucoup plus souvent qu’on l’imagine, travaille dans la haine du corps. En toute séparation.

         Par comparaison, le duo Culture et administration – comme son titre le suggère –  respire une sophistication extrême, tirée à quatre épingles, si ultra-contemporain soit-il, signé et interprété qu’il est par Jennifer Lacey et Antonja Livingstone. Là il n’y a pas un geste plus haut que l’autre, pas un accent tonique plus appuyé, pas une impulsion plus marquée. Tout n’est qu’équilibre parfait des phrasés, neutres, dans une limpidité de modulation. Voilà un duo d’absolue ligne claire, donné dans de lisses collants et bodys pastel, et dont les figures sont patiemment immortalisées par un trio d’artistes peintres travaillant à leurs chevalets, à même le plateau.

         Dans Culture et administration, tout respirerait donc la maîtrise et la justesse. Tout, sauf ce dessin des culs aux arrondis décidément trop parfaits ; sauf cet agrafage du body à l’entrejambes l’air de rien ; sauf ces pots à pets qui se la jouent molle du carnaval ; sauf ces tissus pliés, enroulés, redressés dans des mimiques phalliques. Et ça n’arrête pas. Tout se suspend dans une palpitation des instants, entre incongruité souvent, et état de grâce parfois (un concert de clochettes cristallines entamé par les deux performeuses, aussitôt rejoint – il est midi ! – par les clochers de la ville).

         Jusqu’au moment où à deux elles forment, de leurs corps joints, un cheval fantastique, Antonja Livingstone et Jennifer Lacey composent un duo d’actions qui électrise un trouble inavouable, subtilement érotisé, sous l’apparence d’images trop parfaites. Quand ces images sont celles de corps de danse, si dociles, si experts, le dérèglement suggéré sous la bulle de calme creuse la ligne de séparation où s’engouffre le songe d’on ne sait quel tourment d’hystérie.

         En cela, Culture et administration paraissait dialoguer secrètement avec Narcisse-(0).

         Le second programme de deux courtes, pièces présentait lui aussi une belle cohérence, et relayait, dans sa globalité, le précédent, pour travailler cette fois manifestement la mise à distance des séparations qui néanmoins réunissent au plateau.

         En tout cas ce programme se donnait intégralement en costumes d’un noir implacable. De la part de Nacera Belaza, chorégraphe de Le Temps scellé, on est habitué à pareils assauts d’intransigeante austérité. Oui, mais ce duo est interprété, à son côté, par Serge Ricci, qu’elle a invité. C’est peu de dire que celui-ci suggère au contraire toutes sortes de débordements imprévisibles. Pour n’en rester qu’au niveau chiffons, sa dernière grande pièce, Des arbres sur la banquise, au printemps dernier, n’était-elle pas toute entière une éruption de vêtements surpassant toutes limites ?

         Il est très dangereux de regarder les pièces en fonction des attentes qu’on en a conçues. C’est qu’on pensait espérer, en Le Temps scellé, un formidable rapprochement de différences, si ce n’est un choc des contraires. Mais le titre de cette pièce dit bien sa logique de fermeture, et le duo paraît plus rigoureusement dépouillé encore, s’il était possible, que les précédentes pièces d’une chorégraphe décidément acharnée dans son projet de contention de tout débordement physique. Tout cela pris en compte, on peut s’élever dans la spiritualité méditative de la lente marche des deux interprètes l’un vers l’autre, mais finalement s’esquivant, sans que rien d’autre ne se dise qu’un temps de rencontre dans la séparation par l’évitement des corps. Où Ricci parut assigné à la figure d’un spectre soustrait de lui-même. Tout cela trop brutalement factuel pour véritablement questionner.

         Enfin, paraît-il, de vrais connaisseurs du flamenco furent choqués par l’étalage de ses limites techniques, auquel procèderait Yalda Younès, dans le duo avec chanteuse, Ana Fintizarak. Younes et Yasmine Hamdan constituent une paire d’une insolente élégance sensuelle libanaise. Quand la seconde chante, la première invente un flamenco éminemment personnel, qui nous rappelle qu’en effet elle s’y initie depuis pas plus d’une demi-décennie. Cela, de surcroît, après avoir pris ses premiers cours avec Israel Galvan, lui entièrement investi dans la déconstruction du genre.

         Admettons, en dehors de toute expertise de regard, que Yalda Younès s’en tient, en effet, à une sorte d’exposé d’éléments dissociés, d’un vocabulaire de base dans la spécialité. Mais alors, entendons, en même temps, les incandescences vocales orientales de sa partenaire. Et de cette sécheresse de geste, à cette brûlure de voix – donc de corps, tout de même – meublons une séparation de doute, de saisie muette, d’expectative aiguisée, de suspension réservée. Cela pour considérer qu’un flamenco pourrait s’entendre et se vibrer dans d’autres registres que la fusion bouillonnante forcément attendue. Flamenco en voyage, flamenco de Beyrouth, inventé, interprété, transgressé, dans ses fractures muettes au bord d’autres mondes. Un flamenco pourquoi pas.

 

                                                                    Gérard Mayen

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